Chronique d’Aya love d’un voyou : la fabrique de la fille bien

En 2016, Fababy et Aya sortaient « Love d’un voyou », qui raconte l’histoire d’une jeune fille bien, studieuse et sans problème nommée Aya Nakamura.

Son chemin croise un jour celui d’un certain Fab, qui, lui, est un bandit, un brigand, un délinquant.

Elle va bien évidemment tomber amoureuse de lui.

Son dilemme : partir ou rester avec ce mec qui baigne dans l’illégal.

Voici le résumé de ce qui aurait pu être une chronique Facebook en 2010.

Mais Aya et Fababy ont préféré en faire une chanson s’imprégnant de l’imaginaire des chroniques Facebook. 

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, les chroniques du début des années 2010 étaient des récits se voulant autobiographiques écrits par des filles arabes et/ou noires de banlieue. 

Les chroniqueuses y racontaient leur vie et leurs amours sous les commentaires bienveillant des internautes. 

C’était des sortes de journaux intimes publics et interactifs publiés d’abord sur Facebook avant de migrer sur la plateforme wattpad. 

Une chanson s’inspire des fameux duos rappeur/chanteuse de la fin des années 1990 et du début des années 2000 :

Ménélik & Médina Koné, Éloquence & Kayliah, Def Bond & K-Reen, Sefyu & Kenza Farah… j’en passe.

Il ne s’agissait pas simplement de chanteuses venant faire des refrains, mais de véritables collaborations artistiques où la musique devenait l’occasion d’explorer les incompréhensions entre hommes et femmes.

Les deux protagonistes (le rappeur et la chanteuse) « s’affrontaient » comme sur un ring de boxe, dans lequel chacun défend son point de vue.

Chaque tandem abordait un thème particulier lors de ces combats : différences culturelles ou religieuses, infidélité, relations toxiques, jalousie, violences conjugales, rupture, délinquance ou prison…

Des thèmes que l’on retrouvera plus tard dans les chroniques Facebook. D’ailleurs, l’histoire de Fababy et Aya, à savoir l’amour entre un voyou et une fille bien, était un arc narratif récurrent dans ces chroniques.

Il y avait effectivement deux scénarios qui revenaient souvent dans les chroniques : 

  1. L’amour impossible : Rebeu(e) tombant amoureuse d’un(e) Renoi(e) 
  1. le thug love : La fille banale tombant amoureuse d’un délinquant 

Thug Love c’est aussi le titre d’une chanson de Kery James et Vitaa. 

Un morceau de Kayliah. 

Zhina dans Parle-moi de lui, en featuring avec le rappeur l’émeute encourageait une femme à lui parler de sa relation avec un homme incarcéré.

Et La Fouine rappait à Amel Bent qu’il était « tombé pour elle ».

Quant au fameux amour impossible, il a donné le classique Fruit défendu de Mystik et K-Reen, mais aussi la Promise de Kamnouze, Diam’s et Jango Jack ou encore Le triomphe de l’amour de Wallen sans doute inspiré de sa propre histoire avec Abd Al Malik.

A côté de ces trames narratives récurrentes, on voyait se dessiner des personnages types au sein de ces récits.

Au premier plan, il y avait la chroniqueuse, à la fois narratrice et protagoniste. 

Elle parlait toujours à la première personne ce qui était logique, puisqu’elle racontait sa propre existence.

Et au-delà des descriptions physiques rocambolesques qu’elles donnaient d’elles-mêmes, les chroniqueuses à succès partageaient un point commun : elles se décrivaient toutes comme des « filles bien ».

Beaucoup de chroniques portant sur les couples mixtes noir/arabe utilisaient des photos de Wallen et Abd Al Malik pour illustrer les chapitres. Ce qui est assez drôle car Wallen cristallise l’archétype de la fille bien.

Il y a une interview de Stéphane Berg avec Wallen où justement il la catégorise ainsi : 

Plus il avance dans son propos et plus c’est la cata. Les questions et remarques sont méprisantes et réductrices. 

C’est sexiste et gênant avec en trame de fond un racisme qui ne dit pas son nom.  

Wallen n’est pas juste une fille bien qui a quand même des combats. 

Wallen c’est une chanteuse, artiste, poète, interprète, productrice, compositrice, autrice et bien encore. 

Mais son propos ne sort pas non plus de nul part. Il y a quelque chose autour de son image qui renvoie à cette idée de la fille bien. 

Dans sa chanson « Qu’est-ce que je suis supposer faire », c’est d’ailleurs dans ses termes qu’elle a pu se décrire. 

Dans le morceau, Wallen parle de son ex, star du quartier, désormais casé.

Elle affirme qu’il n’était pas encore prêt pour « une fille bien » (elle). Elle sous-entend ainsi que sa nouvelle copine n’en est pas une.

Pourquoi ? Outre les rumeurs la disant plus jolie, cette fille semble être son opposé : « tatouage en bas du dos, elle a tout ce que je n’ai pas ».

Il y a comme une forme de jalousie mêlée à la fascination à l’égard de cette fille. 

Wallen pour se rassurer et apaiser son amour propre, se dit que même si son ex est avec une fille plus jolie. Elle, au moins, (contrairement à cette fille) est « une fille bien ».

Et qu’est-ce qui fait de Wallen une fille bien par rapport à cette fille ?

D’abord, la pudeur, valeur qu’elle décrit comme essentielle dans Mes rêves.

Or, si Wallen sait que sa rivale a un tatouage en bas du dos, c’est que d’autres l’ont vu … 

Si d’autres l’ont vu c’est qu’elle manque de pudeur : CQFD ! 

Cette pudeur Wallen la tire très certainement de sa foi.

Dans Le triomphe de l’amour, elle est partagée entre son couple et sa famille (qui ne valide pas son gars). Elle doit choisir entre son mec et sa parents. 

Choix impossible : renoncer à l’un, c’est se renier. Renoncer à l’autre également. 

Alors que fait-elle ? 

Elle remet son combat entre les mains du tout puissant et prie. 

Elle reste ainsi fidèle à sa famille mais continue de se battre pour son couple et pour la justice, car son mec semble être irréprochable. La défiance de sa famille ne semble avoir pour seul source sa couleur. 

Or la religion est supposée transcender les origines. 

Elle prie que Dieu lui fasse grâce afin qu’elle n’est pas à choisir. 

Wallen est la chroniqueuse ultime : ses valeurs et son dilemme concentrent tout.

Sa vie aurait pu faire l’objet d’une chronique.

À travers elle, se dégage les traits de la fille bien :

  • la pudeur dans « Mes rêves »,
  • la tradition dans « L’Olivier »,
  • l’intégrité dans « Celle qui dit non »,
  • Et évidemment, la foi, une valeur  qui traverse toute son œuvre.

Les chroniques présentant d’autres profils existaient, mais les plus connues respectaient ce schéma.

La chronique parfaite est celle d’une fille bien avec en trame de fond, l’idée de mérite.

Cette morale qui traverse chroniques et chansons ne vient pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une vision beaucoup plus large. Il s’agit d’un schéma millénaire qu’on retrouve autant dans les contes que dans les textes religieux : 

les bons sont récompensés, les mauvais punis.

Proverbes 11 :18 :

« Le méchant fait un gain trompeur, mais celui qui sème la justice reçoit un salaire véritable. »

Romains 2 :6-8

« Dieu rendra à chacun selon ses œuvres : vie éternelle à ceux qui, par persévérance dans le bien, cherchent gloire, honneur et immortalité ; colère et indignation pour ceux qui, par esprit de dispute, se rebellent contre la vérité et se soumettent à l’injustice. »

Sourate Az-Zalzala 99 :7-8

« Quiconque fait un bien, fût-ce du poids d’un atome, le verra. Et quiconque fait un mal, fût-ce du poids d’un atome, le verra. »

Dans les chroniques, la récompense des filles bien, c’est le mariage.

Toute chronique digne de ce nom s’achève ainsi car être une fille bien permet de gagner l’amour d’un homme, l’amour mène au mariage, et le mariage à l’épanouissement.

Comme dans les contes : la princesse vertueuse par son bon comportement gagne le cœur du prince qui l’épouse. Ils se marient, ont beaucoup d’enfants et vivent heureux jusqu’à la fin des temps. 

Dans les chroniques, les « filles biens » sont les princesses Disney, les « filles faciles » sont les vieilles sorcières.

Tandis que les premières finissent mariées. Les autres sont vouées au célibat, à la solitude et au malheur à cause de leur comportement. 

Aucune chroniqueuse à succès ne s’écarte du droit chemin. Les « mauvaises filles » sont toujours décrites à la troisième personne.

C’est pareil avec nos chanteuses. 

Wallen, dans « Abîmée », raconte l’histoire d’une fille prête à suivre le premier mec venu. 

Cette fois-ci, elle n’utilise plus le « je ». Il s’agit de l’histoire d’une autre.

De même dans sa chanson « Donna » qui décrit une ado victime de rumeurs, Donna est une autre. 

Chez Aya, même procédé : elle parle en « je »… sauf pour narrer la descente d’Angela, une fille qui devient la risée du quartier à cause de « sa légèreté » avec les hommes. 

Ce mythe de la fille bien récompensée tandis que les autres sont punies, n’est pas totalement infondé. 

Les filles qui ne répondent pas aux injonctions de la fille bien : 

Celles qui sortent un peu trop en soirée, enchaînent un peu trop les conquêtes, s’habillent un peu trop court …

Ces filles prennent le risque de s’exposer aux rumeurs et aux réputations.

C’est ce qui arrive à Donna, qui passe devant un groupe de gars et les entend dire : « Donna c’est une… elle s’est faite … par une caille ». 

Être une fille bien serait donc un moyen de se préserver des dangers, une preuve de sagesse pour éviter les situations délicates.

Keblack, dans « Bazardée », reprend ces clichés : ado de 16 ans, insolente avec ses parents, multiplie les garçons, traîne une sale réputation. 

Résultat ? Elle se retrouve enceinte et abandonnée par le père de l’enfant.

Quinze ans plus tôt, Rohff & Assia nous avertissaient déjà : 5 minutes de plaisir valent-elles les 9 mois de grossesse amenant 1 bouche à nourrir au monde ?

Dans cette chanson, Assia se met dans la peau d’une mère isolée, rejetée par tous.

L’occasion pour Rohff de nous faire un rappel sur les risques du sexe hors mariage. 

Vibe, dans l’interlude « Pour elles », trace la même trajectoire.

Une vieille amie l’appelle et lui annonce qu’elle a un enfant… sans père. Ses parents en l’apprenant ont coupé tout contact avec elle.

Ne pas être une fille bien, c’est risquer l’isolement, la réputation détruite, la stigmatisation de la mère célibataire. 

Et à chaque fois, le danger pointé du doigt est le même : la sexualité féminine, qu’elle soit réelle ou seulement supposée.

Il y a d’un côté les filles biens, et de l’autre les filles faciles. 

La bonté de la fille bien repose d’abord sur sa virginité (ou son apparente virginité) et les risques liés à la perte de cette virginité. 

Pudeur, foi, intégrité : tout est évalué à l’aune de la sexualité.

Tout se joue sur des signes (comme ça fameux tatouage en bas du dos), réels ou supposés, qui deviennent des preuves de moralité.

On n’est pas « bonne » parce qu’on se conduit en être humain bienveillant. 

On l’est parce qu’on reste « respectable », c’est-à-dire vierge et bien couverte.

Dans les chroniques, la sexualité était abordée surtout via l’angle de la virginité. Cette virginité se perd dans le cadre du mariage ou d’une relation longue et stable.

Ainsi, je me souviens de récits où certaines regrettaient de ne pas avoir su se préserver tandis que d’autres redoutaient leur nuit de noces car elles savaient qu’elles allaient passer à la casserole. 

Le désir n’était presque jamais évoqué frontalement. 

Pourtant ressentir du désir, être attirée par l’autre, vouloir partager un moment intime avec cette personne devrait être la première motivation pour engager une relation sexuelle (marié ou pas).

Je me souviens de deux chroniques évoquaint clairement le désir :

– les « Chroniques d’une tchoin » : l’autrice se présente comme l’anti-fille-bien, parlant sans détour de ses envies et expériences sexuelles. Mais la chronique ne résumait qu’à ça. Comme si le tchoin n’avait pas le droit à plus. 

– il y avait une autre chronique dont j’ai oublié le nom qui parlait d’une jeune (mineure) impliquée dans des tournantes : le désir y apparaît, mais le consentement disparaît aussitôt.

Ces filles ne sont pas des filles biens. Pourtant, elles ne sont pas méchantes : elles ne nuisent pas sciemment aux autres. Elles sont considérés comme mauvaise car contrairement aux filles biens, elles ont une sexualité active sans être mariées ou en couple. 

Ce qui les motive à agir ainsi ? Le désir. 

Du côté des filles bien, il serait également important de se demander ce qui motive leurs actions ? 

On suppose que les filles faciles / les filles qui s’habillent de manière « aguicheuse » le font pour attirer le regard des hommes.

Mais les filles bien n’agiraient-elles pas, elles aussi, pour ce regard ?

Que ce soit pour pouvoir échapper à ce regard : être une fille bien peut se relever être un mécanisme de survie pour éviter la violence infligée à une Donna.

Ou bien pour capter ce regard masculin autrement : en exhibant sa « pureté ».

Car derrière, la récompense c’est le mariage.

Beaucoup de filles qui écrivaient ces chroniques étaient de confession musulmane. 

J’ai grandi dans la foi chrétienne évangélique, mais les valeurs qu’elles mettaient en avant étaient exactement les mêmes que celles qui structuraient mon vécu religieux.

Si ces récits m’ont marquée, ce n’est pas uniquement parce qu’ils faisaient partis de la culture de l’époque. C’est aussi parce qu’ils entraient en résonance avec mon histoire personnelle.

Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce que cette figure la « fille bien » a façonné ma manière de croire, de me comporter et de me définir. 

À l’Église, la fille bien était une sœur en Christ. À l’Église, la fille « facile » était une sirène ou une Jezabel.

Comme dans les chroniques, chacune récoltait ce qu’elle avait semé.

Les sœurs en Christ héritaient du paradis. Les sirènes, elles, étaient promises à l’enfer.

Personne ne veut aller en enfer. Alors tout le monde s’efforçait d’adopter le comportement attendu d’une fille bien.

Mais parfois les filles biens sont tentées. Parfois elles s’interrogent. Parfois elles doutent.

Alors on les rassure : on leur dit que ces pensées viennent du malin, on leur dit qu’il faut rester fortes et résister.

Mais moi, je dis qu’à partir du moment où une foi, un récit, un Dieu a autant d’influence sur nos vies, nos comportements et nos pensées, il est nécessaire de l’interroger. 

Il est ici question d’honnêteté, de sincérité. Il s’agit de savoir en quoi crois-tu ? Et pourquoi y crois-tu ? Crois-tu par habitude ? Par peur ? Par superstition ? Ou par conviction ? Es-tu en paix avec toi-même ? Te sens-tu libre ? Ta foi est-elle solide ? Connais-tu vraiment ce Dieu ? Es-tu alignée avec tes croyances ?Les comprends-tu vraiment ? Obéis-tu à Dieu par devoir ou par amour ?

C’est pour cela que les filles dites « bien » devraient s’interroger sur la source de leurs choix.

Sont-elles des filles bien par conviction ? Ou agissent-elles ainsi dans l’espoir d’obtenir une récompense comme le mariage ? Par peur ? Pour la validation sociale ? Par contrainte ?

Être une fille bien, être une sœur en Christ, être croyant(e) n’est pas une fin en soi.

Si un dogme, une règle ou une éthique existe, ils méritent d’être explorés, compris, assimilés afin d’y adhérer pleinement.

Car y adhérer en conscience permet de suivre ces principes non pas par défaut, par pression, par habitude ou par crainte, mais par foi véritable.

Tout l’objet de ce blog est là : examiner cette foi.

On ne peut pas laisser une croyance que l’on a jamais interrogée, ni chercher à saisir guider nos vies.

SOURCES :

Article

Fraysse, Mélie et Garcia, Marie-Carmen. Les Thug Love : des romans sentimentaux à l’épreuve de la classe et de la race, Genre en séries, 2019.

Livre

Tchokokam, Rhoda. Sensibles. Une histoire du R&B français, Audimat, 2023.

Podcast

Daif, Anas. à l’intersection. Interlude 2 : les chroniques, ces romans à l’eau de rose des cités HLM. 2020

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Auteur : yaya honey

pop culture, religion et philosophie de comptoir

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